Le berger qui dort le jour court la nuit

Quand j’étais enfant, mon père avait une phrase qu’il nous répétait souvent, une de ces phrases simples qui traversent les années sans perdre leur tranchant : « Si le berger passe sa journée à dormir, il passera sa nuit à courir. »
Sur le moment, on hochait la tête sans vraiment comprendre. C’était une image de village, une histoire de troupeau ; ça ne semblait pas nous concerner car on n’avait pas beaucoup de troupeaux en ce moment. Il a fallu grandir, prendre quelques coups, rater quelques trains, pour saisir qu’il ne nous parlait pas de moutons. Il nous parlait de nous.
Imagine ce berger. Le matin, le soleil est là, la lumière est de son côté, les chemins sont visibles, le troupeau est encore rassemblé. C’est le moment le plus facile de sa journée : il n’a qu’à surveiller, guider, rester présent. Rien d’héroïque, rien de spectaculaire. Juste être là et faire le travail. Mais il fait chaud, l’ombre de l’arbre est confortable, et le troupeau a l’air calme. Alors il s’assoit. Puis il s’allonge. Puis il dort.
Et pendant qu’il dort, les bêtes ne s’arrêtent pas. Elles avancent. Elles se dispersent. Une part vers le ravin, deux vers le champ du voisin, quelques-unes s’enfoncent dans les broussailles. Rien de dramatique ne se produit d’un coup. Le désordre s’installe doucement, discrètement, sans bruit, exactement comme dans une vie.
Puis la nuit tombe. Et là, tout change. Le berger se réveille et il doit faire, dans le noir, ce qu’il aurait pu faire à la lumière. Il court. Il crie. Il cherche à tâtons. Il se griffe dans les ronces. Il n’a plus la lumière, il n’a plus l’énergie, il n’a plus la marge d’erreur, et cette fois les loups ne dorment pas. Le travail qu’il a refusé le jour, il ne l’a pas évité : il l’a simplement reporté, avec des intérêts. Et il ne retrouvera pas tout. Il y a des bêtes qu’on ne rattrape jamais.
C’est exactement de cela qu’il s’agit quand on parle de payer maintenant, jouer plus tard ou jouer maintenant, payer plus tard. Deux chemins, une seule vérité au bout : de toute façon, tu paieras.
Tu peux payer maintenant, dans la lumière. C’est le prix de la discipline, celui qui te fait garder le troupeau quand tu préférerais dormir. Le prix des longues journées où personne ne voit tes efforts, où tu fais le travail sans témoin et sans applaudissements. Le prix de la persévérance quand les résultats tardent à venir, le prix de la constance les jours où tu n’as plus envie. Ce prix-là paraît injuste sur le moment, parce qu’il est invisible et que tout le monde autour de toi semble se reposer à l’ombre.
Ou tu peux payer plus tard, dans le noir. Et là, le tarif n’est plus le même. C’est le prix des regrets. Le prix des opportunités que tu n’as pas saisies, celles qui semblaient pouvoir attendre et qui ne sont jamais repassées. Le prix des rêves abandonnés, non parce qu’ils étaient impossibles, mais parce qu’il était plus confortable de rester assis là où tu étais. Le prix du « j’aurais dû… », cette phrase qu’on se répète des années et qui ne ramène jamais aucune bête au bercail.
Et c’est là que la sagesse de mon père frappe le plus juste : la nuit, on ne court pas pour avancer. On court pour réparer. Ce n’est pas la même fatigue. Travailler tôt, c’est construire ; courir tard, c’est rattraper. Dans les deux cas tu transpires, mais un seul des deux te fait progresser.
La réussite n’est pas gratuite. L’échec non plus. On croit souvent que ne rien faire ne coûte rien, que l’immobilité est une position neutre. Le troupeau, lui, prouve le contraire : pendant que tu dors, les choses continuent de bouger, et rarement dans le bon sens. Chaque choix a un coût, y compris celui de ne pas choisir. Chaque vie a son prix à payer, et personne ne quitte la salle sans passer par la caisse.
Alors, tant qu’à payer, paie pendant qu’il fait jour. Travaille aujourd’hui. Apprends aujourd’hui. Discipline-toi aujourd’hui. Fais les sacrifices nécessaires aujourd’hui. Pas parce que c’est facile, mais parce que ton futur mérite que ton présent fasse le travail.
Un jour, la personne que tu seras regardera ces matins difficiles, ces heures silencieuses, ces moments où tu es resté debout alors que l’ombre était juste là. Et elle te dira ce que tout bon berger se dit au soir d’une journée bien tenue : « Merci de ne pas t’être endormi. »
Alfousseni SIDIBE,
Coach, formateur, conférencier certifié John C. Maxwell en leadership et croissance personnelle




Merci beaucoup Alf !
j’ai parcouru ce chemin avec tant d’enthousiasme. J’avoue sincèrement que vos articles m’ont beaucoup éclairé au quotidien. Certains ont créé un déclic chez moi, d’autres m’ont montré ce que signifie réellement le leadership.
Vous m’avez juste donné le flambeau pour éclairer la grotte dans laquelle je marche. Merci encore !