Comment Lee Kuan Yew a transformé les médias en alliés du développement

« Dans une jeune nation, la liberté sans discipline peut devenir un luxe dangereux. »
Cette phrase, que Lee Kuan Yew aurait pu prononcer à tout moment de son mandat, résume sa philosophie face aux médias.

À l’indépendance, Singapour était un archipel de cultures, de langues et d’intérêts divergents. Sa presse reflétait ce chaos : journaux anglophones sous influence britannique, presse chinoise pénétrée par des courants communistes, et médias malais tournés vers le nationalisme régional.


Pour Lee, ce désordre était une bombe à retardement. Il fallait agir, non pas pour faire taire, mais pour donner un sens à la parole publique.

« La liberté de la presse doit être subordonnée aux besoins supérieurs de Singapour et à la primauté d’un gouvernement élu. »

Son objectif était clair : bâtir une presse responsable, patriote, ancrée dans la réalité singapourienne et non dans les idéologies importées.

Dès les années 1960, Lee Kuan Yew introduit la notion de “out-of-bounds markers”, littéralement des lignes rouges à ne pas franchir.
Ces limites ne visaient pas à museler, mais à protéger la jeune nation contre les divisions ethniques et religieuses.

Il se souvenait des tragédies du passé : les émeutes de 1950 et de 1964, provoquées par des articles incendiaires, avaient coûté des dizaines de vies. Pour lui, le rôle d’un média n’est pas d’attiser les passions, mais d’élever la conscience civique.

« Je n’accepte pas que les propriétaires de journaux aient le droit d’imprimer tout ce qu’ils veulent. Ils ne sont pas élus. »

Cette phrase choque l’Occident, mais à Singapour, elle résonne comme un appel à la responsabilité collective.
Lee savait que sans discipline morale, la liberté devient un instrument de destruction.

Il voulait une presse constructive, capable de critiquer sans détruire, d’informer sans diviser, et de soutenir sans flatter.

En 1959, alors que Singapour s’apprêtait à voter pour la première fois, le Straits Times — encore dirigé par des Britanniques — lance une campagne virulente contre le PAP.
Son objectif : empêcher Lee et son équipe d’arriver au pouvoir.

Mais Lee ne recule pas. Il dénonce publiquement la partialité du journal et expose ses liens avec les intérêts coloniaux.
Ses mots sont tranchants : “Ces oiseaux de passage prônent la liberté de la presse depuis Kuala Lumpur, mais fuient Singapour dès qu’ils sont confrontés à leurs responsabilités.”

Le Straits Times quitte la ville après la victoire du PAP, puis revient plus tard, cette fois sans agenda politique.

Ce fut un tournant : la presse n’était plus un instrument de domination, mais un espace à reconquérir pour la nation.

Lee ne s’est pas contenté de discours. En 1977, il crée une structure légale solide pour éviter tout retour en arrière :

  • Aucun actionnaire ne peut posséder plus de 3 % d’un journal.
  • Les “management shares” sont attribuées à des institutions locales neutres — essentiellement des banques singapouriennes.

L’idée était simple : empêcher la mainmise d’intérêts privés ou étrangers sur la presse nationale.

« La presse doit refléter la volonté du peuple, pas celle de ses propriétaires. »

Grâce à ces lois, les journaux singapouriens deviennent des entreprises solides, politiquement neutres et financièrement responsables — un pilier du modèle de stabilité qui caractérisera Singapour.

Dans les années 1980–1990, Lee Kuan Yew affronte de front plusieurs grands médias occidentaux : TimeThe EconomistFar Eastern Economic ReviewAsian Wall Street Journal

Tous ont tenté de présenter Singapour comme un État autoritaire muselant la presse.
Lee, lui, répond point par point.
Chaque fois qu’un article est inexact ou biaisé :

  • Il exige le droit de réponse.
  • Si celui-ci est refusé, il réduit temporairement la diffusion du journal.
  • Dès que la vérité est rétablie, la restriction est levée.

« Nous n’avons jamais interdit aucun journal étranger. Nous avons simplement restreint leur circulation tant qu’ils refusaient de corriger leurs erreurs. »

Cette méthode, souvent critiquée mais toujours cohérente, transforme Singapour en un État où la vérité n’est pas une option, mais une exigence.

Lee savait qu’un gouvernement qui ne répond pas à ses détracteurs perd le respect de son peuple.
C’est pourquoi il n’a jamais fui le débat : il invite le journaliste britannique Bernard Levin à un débat télévisé, puis un autre critique américain, William Safire, à une discussion enregistrée à Davos.

Les deux ressortent convaincus que Lee Kuan Yew n’était pas un dictateur, mais un leader lucide et redoutablement cohérent.

Bien avant l’ère des réseaux sociaux, Lee Kuan Yew avait compris que l’information mondiale ne pouvait pas être stoppée.
Internet, satellites, médias étrangers : tout allait s’ouvrir.
Mais il ne prône pas la censure — il prône la maîtrise stratégique.

« Les pays qui bloqueront la technologie perdront. Nous devons apprendre à gérer ce flux d’informations, pas à le craindre. »

Sa vision : dans un monde saturé de bruits, la voix de Singapour doit rester audible et crédible.
C’est cette stratégie d’équilibre — ni fermeture, ni naïveté — qui a permis à Singapour de garder son indépendance narrative tout en restant connectée au monde.

Lee Kuan Yew n’a jamais cherché à étouffer la presse.
Il a cherché à l’élever — à lui donner une mission : éduquer, unir, responsabiliser.

Il savait que la stabilité d’une nation ne se mesure pas au nombre de journaux, mais à la qualité morale de ceux qui les dirigent.

« La liberté de la presse ne doit pas être la liberté de détruire. Elle doit être la liberté d’aider une nation à grandir. »

Aujourd’hui encore, Singapour reste un modèle d’équilibre entre liberté et responsabilité médiatique.
Une presse rigoureuse, un État stable, un peuple informé : voilà les ingrédients d’un développement durable.

Lee Kuan Yew n’a pas “contrôlé” la presse — il l’a transformée en école de citoyenneté.
Et peut-être que la plus grande leçon à retenir est celle-ci :

Une nation se construit autant par la qualité de sa gouvernance que par la maturité de ses mots.

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